Skinterface Pro, un futur produit Apple

Quand l’absurde touche un futur déjà en train d’arriver

Samedi de l’absurde : “Skinterface Pro” absurde ou futuriste dans le domaine de l’augmentation et du transhumanisme ? À vous de voir.

À première vue, l’idée fait sourire.

Une interface sur la peau.
Un monde où l’on ne porte plus seulement la technologie.
On la colle.
On la greffe presque à nos usages.
On efface progressivement la frontière entre l’outil et le corps.

Dit comme ça, on a envie de lever les yeux au ciel.

Et pourtant, c’est précisément là que le sujet devient intéressant.

Parce que “Skinterface Pro” ressemble à une blague jusqu’au moment où l’on regarde de près ce que la recherche, les laboratoires et certaines visions de l’augmentation humaine préparent déjà. Là, le rire devient moins confortable. Il ne disparaît pas. Il change de nature.

L’absurde n’est pas toujours l’opposé du réel.

Parfois, c’est juste le réel qui arrive un peu trop tôt pour notre cerveau.

La peau n’est plus seulement une frontière

Pendant longtemps, nous avons considéré la peau comme une limite.

Elle séparait le dedans et le dehors.
Le biologique et le technique.
L’humain et la machine.

Aujourd’hui, cette frontière commence à devenir une surface d’interaction.

Des travaux sur les bioélectroniques “drawn-on-skin” montrent déjà qu’on peut fabriquer directement sur la peau des dispositifs souples capables de capter des signaux physiologiques, de mesurer, de suivre, d’interagir et, dans certains cas, d’administrer une réponse thérapeutique. La peau cesse alors d’être seulement un revêtement. Elle devient un support fonctionnel. (Nature)

Du côté de Stanford, Zhenan Bao travaille depuis des années sur des dispositifs inspirés des propriétés mécaniques et sensorielles de la peau humaine, avec une vision où ces systèmes pourront surveiller la santé, accompagner la réparation du corps et même enrichir certaines perceptions. On n’est plus dans la science-fiction de salon. On est dans la trajectoire d’une technologie qui cherche à épouser le vivant au lieu de rester posée à distance. (Stanford)

Autrement dit : “Skinterface Pro” est absurde comme blague marketing, mais beaucoup moins absurde comme direction technologique.

Le transhumanisme avance rarement sous la forme qu’on imagine

Quand on parle de transhumanisme, beaucoup imaginent immédiatement un corps augmenté façon blockbuster.

Des yeux qui voient à travers les murs.
Des puces dans le cerveau.
Des humains mi-organiques mi-machines.

Ce décor impressionne. Il détourne aussi l’attention.

Dans la réalité, l’augmentation humaine progresse souvent par petits déplacements presque banals : capteurs portables, prothèses de plus en plus intelligentes, retours haptiques, interfaces cutanées, suivi physiologique continu, assistance cognitive, optimisation de la performance, réparation fonctionnelle, hybridation douce entre le corps et les systèmes numériques. Le rapport du gouvernement britannique sur l’augmentation humaine décrit justement un continuum allant de technologies déjà intégrables aujourd’hui jusqu’à des formes bien plus transformatrices à plus long terme. (GOV.UK)

Le futur ne commence pas toujours par une révolution visible.

Il commence souvent par une commodité.
Un confort.
Une promesse de fluidité.
Un gain de temps.
Une meilleure mesure.
Un meilleur contrôle.
Une meilleure personnalisation.

Puis, un jour, ce qui paraissait excessif devient normal.

C’est souvent ainsi que les seuils culturels basculent.

L’interface la plus puissante sera peut-être celle qu’on ne voit presque plus

Le point le plus fascinant, à mes yeux, n’est pas la performance technique.

C’est la disparition progressive de l’interface.

Les meilleures technologies finissent souvent par s’effacer.
Elles deviennent naturelles.
Quasi invisibles.
Elles réduisent le frottement.
Elles s’intègrent aux gestes.
Elles se fondent dans les habitudes.

Des équipes comme celles de Cornell explorent déjà des dispositifs épidermiques personnalisés, directement appliqués sur le corps, pour créer des interactions “always-available” sur la peau. L’idée n’est plus seulement de porter un appareil. L’idée est que le corps lui-même devienne un point d’accès continu à l’information et à l’action. (Cornell)

Dans le même esprit, les interfaces haptiques portables progressent rapidement. Une revue publiée sur PubMed Central montre à quel point ces dispositifs deviennent pertinents pour enrichir l’interaction dans les environnements virtuels, la formation, la rééducation ou les usages immersifs. Et en 2024, Northwestern a présenté un patch haptique capable de transmettre à la peau des sensations plus complexes. Là encore, on voit apparaître une logique claire : la peau n’est plus un simple récepteur passif. Elle devient un canal de dialogue homme-machine. (PMC) (Northwestern)

À partir de là, “Skinterface Pro” cesse d’être seulement un gag.

Cela devient une caricature crédible d’un futur en préparation.

Et les caricatures les plus efficaces sont souvent celles qui exagèrent à peine.

Le vrai sujet n’est pas la technologie. C’est notre seuil d’acceptation

Le débat le plus important n’est pas de savoir si l’on pourra techniquement transformer la peau en interface.

Le débat est de savoir à partir de quel moment nous accepterons de le faire sans même y penser.

Parce qu’une fois qu’une technologie promet simultanément :
plus de confort,
plus de santé,
plus de personnalisation,
plus de sécurité,
plus de performance,
plus de fluidité,

la résistance culturelle fond très vite.

C’est là qu’intervient le sujet de l’innovation humaine que je défends souvent : l’adoption d’une technologie n’est jamais seulement une affaire de capacité technique. C’est une affaire de perception, de désir, de narration, de confiance et de frottement psychologique. Sur ce point, mon livre rappelle que l’innovation n’existe vraiment qu’au moment de sa mise en œuvre, et que l’exploration biohacking repose elle aussi sur une vision, des méthodes, des expérimentations et des apprentissages, avec une forte dimension individuelle (mon livre, chapitre 3 et chapitre 17).

Autrement dit, le transhumanisme ne gagnera pas d’abord parce qu’il est spectaculaire.

Il gagnera chaque fois qu’il semblera pratique.

Chaque fois qu’il réduira une douleur.
Chaque fois qu’il simplifiera un effort.
Chaque fois qu’il promettra une version “améliorée” de nous-mêmes sans exiger un saut identitaire trop violent.

L’absurde du jour est souvent un prototype culturel

C’est pour ça que “Skinterface Pro” est un bon sujet de Samedi de l’absurde.

Parce qu’on peut en rire, bien sûr.

Mais on peut aussi y voir autre chose :
un test culturel,
une maquette imaginaire,
une exagération révélatrice,
une manière de nous préparer à ce qui vient en le rendant d’abord ridicule.

Hier, parler à son téléphone paraissait étrange.
Aujourd’hui, c’est banal.

Hier, porter sa santé au poignet paraissait gadget.
Aujourd’hui, c’est un marché massif.

Hier, coller de l’électronique souple sur la peau semblait relever du laboratoire.
Aujourd’hui, la recherche avance à grande vitesse et dessine déjà des usages crédibles en santé, en interaction et en augmentation. (Nature) (Stanford) (Cornell)

Alors, “Skinterface Pro” ?

Absurde, oui.
Futuriste, aussi.
Et c’est justement cette combinaison qui mérite notre attention.

Parce que le futur entre rarement dans nos vies en annonçant solennellement : “Bonjour, je suis le transhumanisme.”

Il entre par une promesse plus simple.

“Vous allez voir, c’est plus pratique.”

Références

(GOV.UK) = https://www.gov.uk/government/publications/human-augmentation-the-dawn-of-a-new-paradigm
(Nature) = https://www.nature.com/articles/s41528-023-00265-0
(Stanford) = https://baogroup.stanford.edu/news/electronic-skin-and-future-wearable-technology
(Cornell) = https://www.hybridbody.human.cornell.edu/skinlink
(PMC) = https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9919508/
(Northwestern) = https://news.northwestern.edu/stories/2024/11/new-haptic-patch-transmits-complexity-of-touch-to-the-skin

Image de Philippe Boulanger

Philippe Boulanger

Philippe Boulanger, conférencier international en innovation et intelligence artificielle, auteur, conseiller, mentor et consultant.

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