Cloner un logiciel avec l’IA : ce que la loi autorise vraiment

Lyon, un mardi d’octobre. Oscar referme son ordinateur portable d’un geste un peu trop sec.

« On paie une fortune chaque année pour ce logiciel de planification. Mon alternant m’a montré une vidéo hier soir. Il dit qu’avec un agent d’IA, il nous le refait en quinze jours. Gratuit, chez nous, sans abonnement. »

Oscar dirige les opérations d’une PME industrielle de 180 personnes. Il n’a jamais écrit une ligne de code. Il a passé sa soirée sur GitHub, sur YouTube et sur des fils LinkedIn qui annoncent la fin de l’édition logicielle.

« Alors, on le fait ? »

Je lui ai répondu par des questions. Que voulez-vous copier exactement ? Qu’avez-vous signé avec l’éditeur ? Et qui maintiendra votre clone dans deux ans ?

Il a souri. Il espérait un oui ou un non. Je lui tendais un diagnostic.

Ce qui s’est passé en octobre 2026

Deux histoires ont circulé la même semaine, et beaucoup de commentateurs les ont fusionnées en une seule.

La première concerne un développeur, Brandon Thomas. Début octobre, il lance ArtCraft, une collection d’applications gratuites qui reprennent Photoshop, Premiere et une bonne partie de la suite créative d’Adobe (Mac4Ever). Quelques jours plus tard, il publie WordCraft, GridCraft et DeckCraft, trois logiciels ouverts qui reproduisent Word, Excel et PowerPoint, ouvrent les fichiers .docx, .xlsx et .pptx, et ne demandent ni compte ni abonnement (Mac4Ever). Les installeurs sont arrivés moins d’une semaine après le premier commit, pour macOS, Windows, Linux et BSD. Selon Mac4Ever, le code est écrit en Rust, sans reprise du code de Microsoft, et une grande partie a été générée par Claude Opus 5.5, le modèle d’Anthropic (Mac4Ever). Les applications fonctionnent entièrement hors ligne (NewsBytes).

Le développeur visait la parité avec Office en un mois. Il parle maintenant de plusieurs mois pour atteindre 99 % de compatibilité (Mac4Ever). Retenez ce glissement, j’y reviendrai.

La seconde histoire est un dépôt GitHub baptisé REA, pour Reverse Engineer Anything. Le projet est passé d’environ 40 étoiles le 2 octobre à plus de 270 000 le 15. Il s’agit d’un module gratuit qui relie des assistants de code comme Claude Code ou Codex à des outils de décompilation comme Ghidra (YouTube). Son code est publié sous licence MIT (brisk.vision).

Deux méthodes que tout le monde confond

Recréer un logiciel peut passer par deux chemins très différents, et le droit les traite différemment.

Le premier chemin consiste à observer. Vous utilisez le logiciel, vous lisez sa documentation, vous étudiez les fichiers qu’il produit, puis vous écrivez votre propre programme qui se comporte de la même façon. Les ingénieurs appellent ça une réimplémentation. Le cas Office ressemble à ce chemin : du code neuf, dans un autre langage, qui vise la compatibilité avec des formats de fichiers.

Le second chemin consiste à ouvrir la boîte. Vous prenez le programme compilé, ce code machine illisible pour un humain, et vous le retraduisez en un code à peu près lisible. On appelle ça la décompilation. REA automatise ce chemin. Le dépôt décrit trois phases : décompiler, comprendre, puis recréer la fonction dans votre propre projet. Chaque constat est livré avec sa preuve, un niveau de confiance et ses limites. Lucija Tomšić, qui a analysé le dépôt, résume cette logique en distinguant ce qui est vu, ce qui est déduit et ce qui reste inconnu (brisk.vision).

Les outils sous-jacents n’ont rien de nouveau. Ghidra a été publié par la NSA en 2019, Hopper date d’environ 2011 et IDA des années 1990 (brisk.vision). REA est un connecteur. Il transforme un travail de spécialiste en une demande formulée en une phrase, et c’est ce qui explique sa diffusion éclair.

Méfiez-vous des démonstrations virales. L’affirmation selon laquelle une gamme de produits Adobe aurait été clonée avec REA est contestée : des personnes qui ont enquêté affirment que ces clones ont été construits à partir de descriptions publiques et de vidéos (brisk.vision). Erwan, qui consacre une vidéo à REA, va plus loin : selon lui, les clones Adobe n’ont rien à voir avec l’outil (YouTube).

Pourquoi cette distinction compte-t-elle autant ? Parce que votre exposition juridique change du tout au tout selon le chemin choisi.

Ce que dit le droit européen

En Europe, le texte de référence est la directive 2009/24/CE sur la protection juridique des programmes d’ordinateur.

Son article 6 autorise la décompilation sans l’accord du titulaire des droits dans un cas précis : quand reproduire et traduire le code est indispensable pour obtenir les informations nécessaires à l’interopérabilité d’un programme créé de façon indépendante. Le même article interdit d’utiliser cette exception d’une manière qui porterait un préjudice injustifié au titulaire ou qui entrerait en conflit avec l’exploitation normale du programme (legislation.gov.uk).

Traduisons. Décompiler un logiciel pour que votre propre outil puisse échanger des données avec lui entre dans le cadre. Décompiler un logiciel pour en vendre une copie concurrente en sort.

La jurisprudence ajoute une pièce maîtresse. En 2012, dans l’affaire SAS Institute contre World Programming, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé que la fonctionnalité d’un programme, son langage de programmation et le format de ses fichiers de données ne constituent pas une forme d’expression protégée par le droit d’auteur (Inner Temple Library). World Programming n’avait jamais eu accès au code source de SAS, et la Cour a examiné une reproduction fondée sur la seule observation du fonctionnement. Le juge britannique Richard Arnold a toutefois estimé que le manuel de World Programming enfreignait les droits sur le manuel de SAS, parce qu’il en reprenait une partie substantielle de la rédaction (Wikipedia).

Retenez la frontière : imiter ce que fait un logiciel est largement libre, reproduire la façon dont il est écrit ou documenté ne l’est pas.

Dernier point, que beaucoup de dirigeants ignorent. Dans l’Union européenne, une clause de licence contraire à l’exception de décompilation pour l’interopérabilité est nulle, selon l’article 8 de la même directive (IP-PorTal). Une licence peut en revanche encadrer tout le reste, et la plupart des contrats d’éditeurs le font avec soin.

Et outre-Atlantique ?

Aux États-Unis, la référence s’appelle Google contre Oracle. Le 5 avril 2021, la Cour suprême a jugé, par six voix contre deux, que la reprise par Google d’environ 11 500 lignes de code de déclaration de l’API Java SE pour Android relevait de l’usage équitable. Ces lignes représentaient environ 0,4 % du code total de l’API. La Cour n’a pas tranché la question de savoir si ce code était protégeable : elle l’a supposé pour les besoins du raisonnement (Jones Day).

Deux éléments ont joué en faveur de Google. La reprise se limitait à ce qui permettait aux programmeurs de réutiliser leurs compétences dans un environnement nouveau, et la plateforme Android ne se substituait pas au marché de Java SE (Mondaq).

Pour Oscar, la conséquence se lit sans juriste. Copier une interface pour permettre l’interopérabilité peut se défendre. Copier une application entière pour la remplacer sur le même marché relève d’un tout autre risque.

Ce que mon livre disait déjà de la copie

Je distingue trois manières de protéger une invention : le brevet, le droit d’auteur et le secret commercial. Le logiciel en tant que tel relève surtout des deux dernières. J’y rappelle aussi une réalité que les juristes connaissent et que les dirigeants oublient : un brevet accordé n’empêche personne de vous copier, il vous donne seulement de meilleurs moyens de vous défendre devant un tribunal, à condition d’en avoir le budget (Mon livre, chapitre 3).

Ce livre s’adresse aux PDG, aux dirigeants et aux innovateurs prêts à tout remettre en question et à créer une croissance exponentielle.

J’y raconte la confidence d’un ancien cadre d’un très grand groupe néerlandais. Son entreprise appliquait une stratégie surnommée « proudly stolen elsewhere », fièrement volé ailleurs. Avant chaque emprunt, une analyse de risque vérifiait si le jeu en valait la chandelle et si le brevet pouvait être contourné.

Face à une invention dont vous avez besoin, vous disposez de trois options : demander une licence, contourner la protection par une autre méthode, ou copier délibérément. Je déconseille la troisième, tout en constatant qu’elle est très pratiquée (Mon livre).

L’IA ne change pas ces options. Elle change leur coût. Contourner, hier, demandait une équipe et des mois. Aujourd’hui, un agent lit, compare et réécrit en quelques heures. Le calcul de risque que faisait ce groupe néerlandais, chaque PME doit désormais le faire, et vite.

Si votre code se copie, où est votre avantage ?

Changez de siège et prenez celui de l’éditeur. Si une fonction peut être observée, décrite et réécrite par un agent en un après-midi, votre code cesse d’être une douve. Il devient une dépense.

Le cas Office est instructif. LibreOffice fait ce travail depuis 2010, et Microsoft vend toujours ses abonnements. Quand on demande à Brandon Thomas pourquoi il ne met pas son énergie dans LibreOffice, il ne répond pas vraiment (Mac4Ever). Ce qui protège Microsoft ne se clone pas en une semaine : l’intégration avec la messagerie et le stockage, la confiance des directions informatiques, le support, et ce dernier pourcent de compatibilité qui fait planter la macro du contrôleur de gestion la veille du comité.

Le glissement d’un mois à plusieurs mois ressemble à ce que tout responsable de R&D connaît. Les premiers 80 % d’une fonction arrivent vite. Les derniers 20 % coûtent tout le reste.

Pour un éditeur, la conclusion est inconfortable. Votre avantage déloyal doit se trouver ailleurs que dans les lignes de code : dans vos données, votre relation client, votre vitesse d’itération, votre marque. Je développe cette différence entre douve et avantage déloyal dans mon livre (Mon livre).

Une méthode en cinq étapes avant de cloner

Si vous êtes à la place d’Oscar, voici comment je procéderais.

  1. Nommez précisément ce que vous voulez reproduire. Une fonction, un format de fichier, un comportement ? Ou le code, l’interface graphique, le nom et l’icône ? Les premiers relèvent largement de la liberté d’imiter. Les seconds vous exposent au droit d’auteur et au droit des marques.
  2. Relisez la licence que vous avez acceptée. Notez ce qu’elle interdit, et faites vérifier par un juriste ce qui, dans ces interdictions, vous est réellement opposable dans votre pays.
  3. Préférez l’observation à la décompilation. Une spécification écrite à partir du comportement visible, puis un développement confié à une équipe qui n’a jamais vu le code d’origine, laisse une trace défendable. Les ingénieurs parlent de développement en « salle blanche ».
  4. Si vous décompilez, limitez-vous à l’interopérabilité et documentez pourquoi c’était indispensable.
  5. Testez sur une seule fonction, avec une mesure avant et après. Combien de temps pour atteindre la parité ? Qui corrige les bogues ? Combien coûte la maintenance sur deux ans ? Les hypothèses sont dangereuses : tuez-les par l’expérimentation avant qu’elles ne tuent votre budget.

Retour chez Oscar

Trois semaines plus tard, Oscar m’a rappelé.

« On a fait votre test. L’alternant a reproduit l’écran de planification en quatre jours. Ça marche. Mais il manque les exports vers notre ERP, les droits par utilisateur et l’historique des modifications. Pour le reste, il estime six mois. »

Il a marqué une pause.

« Par contre, on a appelé l’éditeur avec la démo sous le bras. Ils ont baissé leur prix de 30 %. »

Voilà peut-être l’usage le plus rentable de ces outils aujourd’hui : savoir qu’on peut partir. Erwan conclut sa vidéo dans le même sens, en conseillant de discuter d’abord et de n’utiliser REA qu’en cas de problème (YouTube).

L’essentiel

Retenez quatre choses :

  • Réimplémenter un comportement observé et décompiler un programme sont deux démarches distinctes, soumises à deux régimes juridiques.
  • En Europe, la fonctionnalité, le langage et les formats de fichiers d’un logiciel échappent au droit d’auteur. Le code et la documentation y restent soumis.
  • La décompilation sans autorisation se limite à l’interopérabilité. Fabriquer un concurrent de substitution sort de ce cadre.
  • L’IA fait chuter le coût de la copie. Votre avantage doit donc se loger dans ce qu’un agent ne sait pas réécrire.

Je ne suis pas avocat, et chaque cas mérite l’avis d’un juriste. Le premier réflexe reste pourtant le même : savoir ce que vous copiez avant de demander à une IA de le faire. Innover ou agoniser, c’est vous qui voyez !

Références

Image de Philippe Boulanger

Philippe Boulanger

Philippe Boulanger, conférencier international en innovation et intelligence artificielle, auteur, conseiller, mentor et consultant.

Latest POSTS

Compétent mais odieux : pourquoi vos équipes vous évitent

Une étude HBR sur 10 000 relations de travail le montre : on préfère l’idiot sympathique à l’expert odieux. Ce que ce choix coûte à votre innovation, et comment y remédier.

Read More »

Transistor au silicium : la preuve par l’huile chaude

10 mai 1954, Dayton. Les experts jugent le transistor au silicium hors d’atteinte pour des années. Gordon Teal plonge un amplificateur dans l’huile chaude et la musique continue. Une histoire d’innovation sur la différence entre inventer et mettre sur le marché.

Read More »

Robots : rentables pour 0,3 % du travail seulement

Les robots savent réaliser 34 % des heures de travail aux États-Unis, mais ils ne sont rentables que pour 0,3 % des tâches. Pourquoi l’écart est si grand, ce que vaut vraiment l’étude d’Anthropic, et la méthode pour faire le calcul dans votre entreprise avant d’acheter.

Read More »

Interfaces cerveau-machine portables : 5 à 10 ans, à une condition

Les interfaces cerveau-machine portables pourraient percer d’ici 5 à 10 ans, à une condition que peu d’articles retiendront : financer la preuve plutôt que le gadget. Voici ce qu’un dirigeant doit exiger avant d’équiper ses équipes.

Read More »

Capote anglaise ou French letter : qui a inventé le préservatif ?

Capote anglaise d’un côté, French letter de l’autre : chacun attribue le préservatif à son voisin. Du mythe de Minos au traité de Falloppio en 1564, voici l’histoire documentée de son invention, et ce qu’elle révèle sur notre façon de gérer les sujets qui gênent.

Read More »

Meta condamnée à 25 milliards : le prix du mensonge sur les données

Un jury du Nouveau-Mexique a jugé trompeuses 26 déclarations de Meta sur 29. Résultat : 25 milliards de dollars. Combien de vos promesses sur les données résisteraient à un jury ?

Read More »

Disney et Character.AI : l’innovation au prix de la faillite

Disney propose 20 millions de dollars pour une licence sur la technologie de Character.AI, en faillite, et recrute la majorité de ses salariés. Cette opération montre comment les grands groupes achètent l’innovation une fois que d’autres en ont payé les risques.

Read More »

Culture d’innovation : le diagnostic qui dit au CODIR où agir

83 % des entreprises font de l’innovation une priorité, 3 % sont prêtes à innover. Un diagnostic de culture d’innovation montre au CODIR où agir en premier. Découvrez le QIIO et notre webinaire.

Read More »

Êtes-vous un briseur de règles ?

Vous n’étiez pas censé trouver ceci.

Mais vous êtes là, parce que vous avez fait ce que la plupart des gens ne font pas : vous avez posé des questions, vous avez exploré, vous avez cliqué sur ce que vous n’étiez pas sûr de devoir cliquer.

C’est l’Intelligence Innovationnelle® en action.

La plupart des gens restent à l’intérieur des lignes. Ils suivent le chemin prévu. Cliquent sur les boutons évidents. Acceptent les choses telles qu’elles sont.

Pas vous.

Vous faites partie de ces rares esprits qui refusent d’accepter que « on a toujours fait comme ça ».

Nous avons besoin de plus de personnes qui pensent comme vous.

Voici donc votre récompense pour avoir colorié en dehors des lignes :

Bénéficiez d’un accès VIP en avant-première au prochain assessment sur l’Intelligence Innovationnelle® :

Vous serez le premier à savoir quand il sera disponible.

Continuez à briser les règles. Le monde a besoin de ce que vous voyez.