Jeunes inventeurs : ils n’ont pas encore appris que c’est impossible
Santa Clara, Californie. Un samedi soir de la mi-août 2026. Sur la scène du Silicon Valley International Inventions Festival, le président du jury appelle un nom. Un garçon de dix ans monte les marches pour recevoir une médaille d’or et le prix de la meilleure invention décerné par la Fédération internationale des associations d’inventeurs. Il s’appelle Hsu Ting-wei. Il vient de Taïwan, il est élève à la Kang Chiao International School, et il vient d’inventer un nez électronique.
Un nez qui détecte ce que les machines ne sentent pas encore
Son invention porte un nom sobre, « Novel Artificial Electronic Nose ». Derrière ce nom se cache une plateforme de contrôle non intrusif qui combine trois technologies : un système d’échantillonnage d’air en temps réel, une chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse, et une reconnaissance olfactive pilotée par l’intelligence artificielle. L’appareil est pensé pour être installé juste derrière les scanners à rayons X des aéroports, là où les bagages défilent déjà sous contrôle mais où l’odorat reste, aujourd’hui encore, le point aveugle des dispositifs de sécurité (Focus Taiwan).
Hsu Ting-wei n’a pas inventé un gadget pour concours scolaire. Il a expliqué, sur scène, espérer que son invention aide à empêcher l’entrée de produits porcins susceptibles de transporter la peste porcine africaine, et qu’elle aide les autorités américaines à intercepter le fentanyl aux frontières (Taipei Times). Le président du jury, Amin Ghafooripour, a tenu à préciser une chose importante : cette médaille n’était pas un prix de consolation accordé en fonction de l’âge du candidat. Le jury avait reconnu une valeur pratique réelle, et le projet avait profondément marqué les évaluateurs (Taipei Times).
Cette année-là, les inventeurs taïwanais ont ramené un nombre record de médailles d’or du festival, vingt-quatre au total, et plusieurs membres du jury ont salué la qualité des projets portés par de très jeunes participants (Focus Taiwan).
Ce que la psychologie mesure depuis 1968
En 1968, la NASA cherchait un moyen d’identifier ses ingénieurs et scientifiques les plus créatifs parmi ses candidats. L’agence a confié à George Land et Beth Jarman la conception d’un test. L’outil a fonctionné, si bien que les deux chercheurs ont voulu savoir d’où venait la créativité, avant même la sélection professionnelle. Ils ont soumis le même test à 1 600 enfants âgés de quatre et cinq ans. Le résultat les a stupéfiés : 98 % des enfants testés se situaient au niveau « génie créatif ». Les mêmes enfants, retestés à dix ans, ne sont plus que 30 % à ce niveau. À quinze ans, 12 %. Le même test, administré à 280 000 adultes, ne récolte plus que 2 % de résultats équivalents (Work on Strategy). La conclusion de Land tient en une phrase : le comportement non créatif s’apprend.
Une trajectoire comparable existe dans un autre domaine de la recherche en psychologie cognitive, celui de la résolution de problèmes. En 1945, le psychologue Karl Duncker a conçu ce qu’on appelle aujourd’hui le problème de la bougie : on donne à un sujet une bougie, une boîte de punaises et une boîte d’allumettes, et on lui demande de fixer la bougie allumée au mur sans que la cire ne coule sur la table. La plupart des adultes tentent de punaiser la bougie directement, ou de la faire fondre contre le mur. Très peu pensent à vider la boîte de punaises pour s’en servir comme support. Ce blocage porte un nom, le biais de fixité fonctionnelle : une fois qu’un objet est perçu dans son usage habituel, il devient difficile de le reconcevoir autrement. Les travaux qui ont suivi Duncker montrent que les enfants de cinq ans ne présentent quasiment aucun signe de ce biais sur ce type de tâche, alors qu’il apparaît de façon fiable dès six ou sept ans (Wikipédia).
Hsu Ting-wei n’a pas dix ans par hasard. Il se trouve exactement dans la fenêtre où, selon les chiffres de Land, la créativité mesurée a déjà perdu les deux tiers de son niveau initial, mais où le blocage fonctionnel qui paralyse tant d’adultes ne s’est pas encore complètement installé. Il est encore assez jeune pour regarder une boîte de punaises et y voir un support de bougie, ou un scanner à rayons X et y voir la place manquante pour un nez électronique.
Créativité, invention, innovation : trois mots que l’on confond en entreprise
Dans mon livre, je prends soin de distinguer ces trois notions que le langage courant mélange en permanence. La créativité est la capacité d’un individu à imaginer un concept neuf ou une solution originale à un problème ; elle n’aboutit pas forcément à une action concrète, elle peut rester une idée qui circule dans une tête ou sur un tableau blanc. L’invention exige un passage à l’acte : un objet, un prototype, quelque chose qui existe désormais dans le monde et qu’on peut montrer, tester, casser. L’innovation va plus loin encore, elle suppose qu’un usage réel s’installe chez quelqu’un et qu’il en tire de la valeur. (Mon livre, chapitre 3)
Ce livre s’adresse aux PDG, aux dirigeants et aux innovateurs prêts à tout remettre en question et à créer une croissance exponentielle.
Hsu Ting-wei a franchi les trois étapes en une seule saison. Il a eu l’idée, il a construit l’objet, et son invention fonctionne déjà derrière un scanner. Peu d’adultes en entreprise parcourent ce chemin complet, non par manque d’intelligence, mais parce qu’une idée non communiquée aux bonnes personnes, au bon moment, ne devient jamais rien de concret. Cent pour cent des idées non communiquées ne deviendront jamais des innovations.
Pierre, ou la scène qui se répète dans chaque comité de direction
Pierre dirige une petite équipe R&D dans une entreprise industrielle de taille moyenne. Deux mois plus tôt, il a présenté à son comité de direction un capteur bas coût capable de détecter des anomalies sur une chaîne de production, une idée née d’une observation de terrain plutôt que d’un cahier des charges. La réponse est tombée en quelques secondes : « Ça ne rentre pas dans notre feuille de route », a répondu le directeur financier, sans lever les yeux de son tableau de bord. Personne dans la salle n’a demandé pourquoi. Personne n’a proposé de tester l’hypothèse à petite échelle. Le projet a été refermé avant d’avoir été réellement ouvert.
Ce réflexe porte un nom en psychologie organisationnelle, le biais de statu quo : préférer une situation connue à une alternative potentiellement meilleure, uniquement parce qu’elle est connue. Il s’accompagne souvent d’un second biais, l’impuissance apprise, celui qui s’installe quand une équipe a vu tant de projets refusés qu’elle finit par arrêter d’en proposer. Ni Pierre ni son comité de direction ne sont nés avec ces réflexes. Ils les ont appris, à peu près comme les enfants de l’étude de George Land ont appris, entre cinq et vingt-cinq ans, à perdre du terrain sur leur propre créativité.
La sécurité psychologique, l’antidote mesuré
La chercheuse Amy Edmondson, de la Harvard Business School, a donné un nom à la condition qui permet à une idée fragile de survivre le temps d’être testée : la sécurité psychologique, la conviction que l’on ne sera ni puni ni humilié pour avoir pris la parole, posé une question ou proposé une idée imparfaite. Google a redécouvert ce facteur à grande échelle avec son étude interne Project Aristotle : parmi tout ce qui distingue les équipes les plus performantes de l’entreprise, la sécurité psychologique arrive en tête, devant l’expérience individuelle et devant la composition de l’équipe (HBS Working Knowledge).
Une organisation qui recrée, même partiellement, les conditions dans lesquelles un enfant de dix ans ose présenter un prototype devant un jury international augmente ses chances de voir émerger sa prochaine invention utile. La différence tient moins au génie individuel qu’à l’environnement qui l’entoure.
Ce qu’un dirigeant peut faire dès lundi
Récompenser une expérimentation ratée mais correctement mesurée pèse davantage, à long terme, qu’applaudir une présentation impeccable qui n’a jamais été confrontée au réel. C’est un principe que je défends depuis des années auprès des équipes que j’accompagne : tuez l’hypothèse par l’expérimentation avant qu’elle ne tue le projet. Un prototype imparfait qui existe vaut plus qu’une diapositive parfaite qui n’existera jamais.
Concrètement, cela veut dire mesurer avant, pendant et après chaque initiative plutôt que de se contenter d’un avis en comité. Cela veut dire poser deux questions simples à toute idée qui remonte du terrain : les gains attendus sont-ils réalistes, et sont-ils vérifiables ? Cela veut dire, enfin, accepter qu’un collaborateur puisse se tromper devant vous sans que sa carrière en pâtisse, exactement comme un enfant de dix ans peut présenter un prototype imparfait devant un jury international sans craindre le ridicule.
L’essentiel
Retenez trois choses :
- La créativité décline de façon mesurable avec l’âge, mais ce déclin est appris, pas inévitable, selon les travaux de George Land.
- Trois notions se confondent trop souvent en entreprise : créativité, invention et innovation. Seule la dernière crée de la valeur mesurable pour quelqu’un.
- La sécurité psychologique n’est pas un supplément d’âme managérial. C’est, selon Google, le facteur le mieux corrélé à la performance d’une équipe.
Hsu Ting-wei apprendra peut-être, dans quinze ans, que certaines choses sont impossibles. D’ici là, il continue de construire ce que d’autres jugeraient irréalisable. Chaque organisation peut se demander combien de temps elle compte encore attendre avant de retrouver ce réflexe chez ses propres équipes.
Un événement d’entreprise, un séminaire, une assemblée générale, un COMEX ou CODIR ?
Les interventions sur l’innovation et l’IA de Philippe sont innovantes, vous êtes prévenus !
Complétez une intervention en conférence avec des ateliers innovants et percutants.
Les conférences inspirent et sensibilisent, les ateliers transforment !
Références
- (Mon livre) philippeboulanger.com/fr/livre
- (Focus Taiwan) focustaiwan.tw/sci-tech/202608170010
- (Taipei Times) taipeitimes.com/News/taiwan/archives/2026/08/18/2003862691
- (Wikipédia) en.wikipedia.org/wiki/Functional_fixedness
- (Work on Strategy) workonstrategy.substack.com/p/the-fourth-grade-slump-why-kids-lose
- (HBS Working Knowledge) library.hbs.edu/working-knowledge/four-steps-to-build-the-psychological-safety-that-high-performing-teams-need-today
- Partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn
- Envoyer un lien par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre) E-mail
- Partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp
- Partager sur Reddit(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Reddit
- Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook
- Partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X







