Toc-toc à la porte du labo
Wilmington, Delaware, printemps 1965. Une chimiste de quarante-deux ans regarde un bécher qui la déçoit. Le liquide devrait être clair et sirupeux. Il est trouble, fluide, presque aussi liquide que de l’eau. Stephanie Kwolek travaille chez DuPont sur une fibre légère censée remplacer l’acier dans les pneus. Ce qu’elle tient dans la main ne ressemble à rien de ce qu’elle cherchait.
La suite tient à une décision de trois secondes. La plupart des chimistes auraient vidé le bécher dans l’évier. Un lot trouble, c’est un lot contaminé, un lot suspect, un lot bon pour la poubelle. Kwolek fait l’inverse. Elle demande au technicien qui pilote la fileuse, Charles Smullen, de tester quand même sa solution (Science History Institute). Il hésite, il craint que ce liquide bizarre bouche la machine. Elle insiste.
La fibre qui sort ne casse pas. Elle est cinq fois plus solide que l’acier à poids égal, résistante à la chaleur, plus légère que la fibre de verre (American Chemical Society). Le Kevlar vient de naître dans un bécher que tout le monde aurait jeté. Aujourd’hui, ce matériau protège des dizaines de milliers de vies dans les gilets pare-balles, et se retrouve dans environ deux cents applications, des casques aux câbles en passant par les coques de bateau (DuPont).
Le biais qui vide les béchers
Arrêtons-nous sur le geste de vider l’évier. C’est un geste rationnel. On cherche A, on obtient B, on jette B et on recommence. Ce réflexe porte un nom dans mon livre : le formatage par l’objectif. Vous avez tellement défini ce que vous cherchez que votre cerveau range tout le reste dans la case « échec ». Le résultat trouble n’est pas lu comme une information, il est lu comme une nuisance.
Je connais ce réflexe de l’intérieur. J’ai passé des années à croire qu’innover, c’était respecter des processus connus et me protéger des mauvaises décisions avec des données. J’avais tort. La donnée qui ne rentre pas dans la case attendue est souvent la plus précieuse, précisément parce qu’elle contredit votre hypothèse. Et les hypothèses sont très dangereuses, elles doivent être tuées par l’expérimentation le plus tôt possible.
Il y a une ironie que j’aime dans cette histoire. DuPont cherchait une fibre pour renforcer des pneus et remplacer l’acier. Le Kevlar a bien remplacé l’acier, mais pas là où on l’attendait : dans les gilets pare-balles, les casques, l’aéronautique, les cordages, avant d’être lui-même supplanté par la fibre de carbone dans certaines pièces automobiles. L’objectif de départ n’était qu’une porte d’entrée. Le vrai gisement s’est ouvert quand une chimiste a accepté de suivre le résultat là où il voulait aller, et non là où le cahier des charges lui ordonnait d’aller. Voilà pourquoi je répète que l’on ne planifie pas une rupture, on crée les conditions pour la reconnaître quand elle se présente.
Kwolek, elle, avait une qualité que je place au premier rang des compétences de l’innovateur : la curiosité. Dans mon livre, au chapitre consacré au vécu de l’individu, je décompose la curiosité en trois sous-comportements très concrets. La sérendipité, qui consiste à créer un espace pour explorer l’inhabituel. L’observation, qui permet de détecter les éléments inattendus. Le questionnement, qui pose les bonnes questions face à un phénomène. (Livre)
Ce livre s’adresse aux PDG, aux dirigeants et aux innovateurs prêts à tout remettre en question et à créer une croissance exponentielle.
Sérendipité, observation, questionnement : le trio de Kwolek
Regardez comme ces trois sous-comportements collent à ce qui s’est passé chez DuPont.
La sérendipité d’abord. Kwolek n’a pas jeté le lot trouble parce qu’elle avait cultivé le goût de l’inhabituel. Un liquide qui coule « presque comme de l’eau » et qui reste opaque, voilà exactement le genre d’anomalie que la plupart des gens fuient et que l’innovateur regarde de plus près (NPR).
L’observation ensuite. Elle a vu ce que d’autres auraient effacé. Sous certaines conditions, des molécules de polyamide s’alignent en parallèle et forment une solution cristalline liquide d’une rigidité exceptionnelle. Ce trouble dans le bécher, c’était la signature visible d’un ordre moléculaire nouveau (Smithsonian).
Le questionnement enfin. Au lieu de conclure « raté », elle a demandé « pourquoi ce liquide se comporte-t-il ainsi, et que se passe-t-il si on le file quand même ? ». Cette question a fait la différence entre un déchet et un brevet.
Vous voulez un test simple pour vous situer ? Prenez mon échelle de développement, de 0 à 5. Notez honnêtement votre capacité de sérendipité, votre capacité d’observation, votre capacité de questionnement. Zéro veut dire « je jette tout ce qui ne correspond pas au plan ». Cinq veut dire « je m’arrête sur chaque anomalie et je la teste ». Je vous le dis franchement : moi non plus, je ne suis pas toujours à 5. Cet aveu est le début du progrès.
L’anomalie ne survit pas dans une entreprise sourde
Il y a un deuxième acteur dans cette histoire, souvent oublié. Le technicien. Smullen a d’abord refusé de filer la solution de Kwolek. S’il avait dit non jusqu’au bout, le Kevlar dormirait encore dans un carnet de laboratoire.
C’est ici que la curiosité individuelle rencontre la responsabilité de l’organisation. Dans mon livre, je liste les freins et les accélérateurs de la curiosité. Le frein le plus courant : pas de budget temps ou de ressources pour explorer, une hiérarchie qui recadre dès qu’on s’écarte du plan. L’accélérateur décisif : un management prêt à réagir aux découvertes. Kwolek a eu la chance de travailler dans un environnement où sa persévérance pouvait aboutir. Combien de vos collaborateurs ont un bécher trouble dans un tiroir, faute d’un manager prêt à les écouter ?
Posez-vous la question sans complaisance. Quand un membre de votre équipe arrive avec un résultat qui ne colle pas au cahier des charges, quelle est la réaction par défaut de votre organisation ? Le haussement d’épaules, ou la fileuse qu’on rallume pour voir ? La sécurité psychologique, cette conviction qu’on peut apporter une bizarrerie sans se faire moquer, décide de la survie de vos anomalies. Sans elle, personne n’ose dire au chef que le projet part dans une direction inattendue, et vous perdez vos Kevlar avant même de les avoir vus.
Combien de matériaux avons-nous jetés ?
La pensée qui me hante, et je crois qu’elle vous hante aussi, tient en une phrase. Combien de matériaux, de procédés, de molécules n’ont jamais vu le jour parce que leur fenêtre de fabrication était trop étroite, et que le premier résultat décevant a fini dans l’évier ?
On ne le saura jamais, par définition. Mais on peut décider de réduire ce gâchis à partir de demain. Dans mon système Intelligence Innovationnelle®, l’invariant de l’innovation n’a jamais été la technologie. C’est toujours l’humain, ses biais, ses peurs, sa capacité ou son incapacité à s’arrêter sur ce qui cloche. Le Kevlar n’est pas sorti d’une meilleure chimie que celle des concurrents de DuPont. Il est sorti d’une chimiste qui a résisté au réflexe de jeter.
À l’heure où l’intelligence artificielle nous sert des résultats « propres », optimisés, moyennés, cette histoire prend une résonance particulière. Une machine entraînée à produire le résultat le plus probable tend à lisser l’anomalie, à la corriger, à la faire disparaître. Or l’anomalie est précisément le lieu où se cache la rupture. À vous de garder l’œil humain qui s’arrête sur le bécher trouble, quand tout le monde, y compris l’algorithme, veut passer au lot suivant.
L’essentiel
- Un résultat qui contredit votre hypothèse est une information, pas un déchet. Testez l’anomalie avant de la jeter.
- La curiosité se travaille en trois gestes : créer un espace de sérendipité, observer l’inattendu, questionner le phénomène. Notez-vous de 0 à 5 sur chacun.
- La curiosité d’un individu ne suffit pas. Sans un management prêt à réagir aux découvertes et une réelle sécurité psychologique, vos anomalies meurent dans un tiroir.
- L’invariant de l’innovation reste l’humain. Le Kevlar est né d’une décision de trois secondes, pas d’une équation.
Alors la prochaine fois qu’un lot sort trouble, avant de le vider, demandez-vous ce que Stephanie Kwolek a demandé : et si on le filait quand même ?
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Références
- (Livre) https://philippeboulanger.com/fr/livre/
- (American Chemical Society) https://www.acs.org/education/whatischemistry/women-scientists/stephanie-kwolek.html
- (Science History Institute) https://www.sciencehistory.org/education/scientific-biographies/stephanie-l-kwolek/
- (Smithsonian) https://invention.si.edu/invention-stories/stephanie-kwolek-kevlarr-inventor
- (NPR) https://www.npr.org/sections/thetwo-way/2014/06/20/323951708/stephanie-kwolek-chemist-who-created-kevlar-dies-at-90
- (DuPont) https://www.dupont.com/what-is-kevlar.html
- (PBS) https://www.pbs.org/newshour/show/the-life-and-achievements-of-chemist-stephanie-kwolek-inventor-of-kevlar
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