Manuscrit secret du Vatican : l’IA le décode en 29 minutes

Imaginez un archiviste penché depuis l’aube sur une page jaunie. Une loupe dans une main, un carnet dans l’autre. Devant lui, 34 signes qui ne veulent rien dire, tracés il y a quatre cents ans par une main qui ne voulait surtout pas être lue. Il recopie deux pages. Ça lui prend la journée entière. Il en reste quatre cent six. Ce personnage a existé, sous une forme ou une autre, à chaque génération depuis le XVIIe siècle. Et à chaque génération, il a fini par refermer le volume. En 2026, une intelligence artificielle a fait en vingt-neuf minutes ce que lui n’aurait pas terminé en une vie.

Je trouve cette histoire irrésistible, et pas pour la raison qu’on croit. Le décryptage m’intéresse moins que ce qu’il révèle sur nous, sur nos organisations, et sur la manière dont nous accueillons une machine qui vient soudain faire en une demi-heure ce qui résistait depuis des siècles.

Quatre siècles de silence dans les archives du Vatican

Le manuscrit porte un nom : le Borg Cipher, ou codex Borg. Quatre cent huit pages conservées dans la bibliothèque du Vatican. Une couverture qui semble écrite en arabe, des pages couvertes de 34 symboles obscurs, et aucune clé pour en livrer le sens (Stockholmsuniversitet). Le procédé de l’auteur était pourtant simple sur le papier : un chiffrement par substitution, un symbole pour une lettre. La difficulté ne venait pas de la sophistication du code. Elle venait du temps. Encre effacée, pages coupées ou mouillées, tracés incertains. Retranscrire à la main devenait un travail d’orfèvre sans garantie de résultat (Wikipedia).

Voilà l’ennemi véritable de l’archiviste : le temps. On estime aujourd’hui qu’environ 1 % de tous les documents textuels stockés dans les bibliothèques et les archives du monde restent chiffrés et jamais lus à l’ère moderne (Schneier). Des milliers de manuscrits dorment ainsi, faute d’yeux et d’heures pour s’y consacrer.

Là où l’humain met six mois, la machine met vingt-neuf minutes

Pour mesurer l’écart, un exemple suffit. La cryptologue française Cécile Pierrot, chercheuse à l’INRIA, a passé près de six mois à décoder une lettre de trois pages écrite par l’empereur Charles Quint, truffée de cent vingt symboles différents. Sa découverte : l’un des hommes les plus puissants de son temps vivait dans la terreur d’être assassiné (ScienceNorway). Six mois pour trois pages.

Le nouvel outil, lui, a analysé, traduit et expliqué un extrait clé de 500 symboles du Borg Cipher en un peu plus de vingt-neuf minutes (TheNews). Le même travail, mené autrement, occupait des équipes pendant des mois, parfois des années. Je précise un point que les titres oublient souvent, par souci d’honnêteté : le Borg Cipher avait déjà été percé une première fois vers 2016 par une équipe de chercheurs. Ce qui est neuf en 2026, c’est l’outil, sa vitesse, et sa capacité à enchaîner l’image, la transcription et le décryptage sans intervention manuelle.

Comment l’IA a vraiment procédé

C’est ici que la mécanique m’intéresse, parce qu’elle ressemble à une bonne méthode d’ingénierie. L’équipe internationale du projet Descrypt, qui réunit notamment la professeure Beáta Megyesi de l’Université de Stockholm et la professeure Michelle Waldispühl de l’Université d’Oslo, a abandonné l’approche séquentielle par essais et erreurs (DECRYPT). Au lieu d’avancer symbole après symbole comme un humain, l’outil attaque plusieurs fronts en parallèle.

Le flux tient en deux temps. D’abord, des algorithmes de reconnaissance d’image lisent les annotations manuscrites et convertissent les symboles en caractères exploitables. Ensuite, le système applique ses modèles de langage et ses algorithmes de décryptage pour calculer la fréquence et la distribution des signes. Aucune pré-transcription manuelle n’était demandée aux chercheurs. Un point mérite d’être souligné pour les sceptiques dont je fais partie : un garde-fou anti-hallucination a été intégré. L’IA n’a pas deviné une traduction plausible, elle a documenté sa démarche mathématique pour prouver la vraisemblance de sa solution (TaylorFrancis).

C’est exactement la discipline que je réclame partout, dans mon livre au chapitre où je démontre que l’invariant de l’innovation n’a jamais été la technologie mais l’humain, ses peurs et ses biais (Livre). Une IA qui montre son raisonnement vaut mille fois une IA qui affirme. Les hypothèses sont dangereuses, elles doivent être tuées par l’expérimentation et la mesure le plus tôt possible.

Ce livre s’adresse aux PDG, aux dirigeants et aux innovateurs prêts à tout remettre en question et à créer une croissance exponentielle.

Des recettes contre le bûcher

Vient la révélation, presque cocasse. En brisant le code, les chercheurs ont découvert que le texte était en latin. Même la page de garde, qui semblait arabe, était en réalité du latin translittéré : « naturalis observationis illuminati ». Pas de complot, pas de secret d’État. Un recueil de recettes médicinales. Parmi les prescriptions : de la noix de muscade fermentée dans de la pâte, ou l’idée de laisser mourir une taupe dans sa main face au soleil pour soigner des douleurs (Stockholmsuniversitet).

Pourquoi chiffrer des remèdes ? Parce qu’à l’époque, ces pratiques étaient mal vues, et qu’un tel recueil pouvait attirer les soupçons des autorités religieuses et mener à une accusation de sorcellerie, explique la professeure Beáta Megyesi (Wikipedia). Le chiffrement n’était pas une coquetterie d’érudit, c’était une assurance-vie. Voilà une leçon d’organisation avant l’heure : les gens cachent ce qui peut leur coûter cher. Dans une entreprise, les vraies informations circulent rarement en clair quand la sécurité psychologique manque.

Ce que ça change pour vous, dirigeant

Je vais être direct, c’est ma signature. Cette prouesse va nourrir deux réactions opposées, et les deux sont des pièges. La première : « L’IA fait tout, il n’y a plus qu’à brancher la machine. » La seconde : « C’est un cas de laboratoire, ça ne me concerne pas. » Les deux vous coûteront cher.

Regardons les chiffres avec lucidité. On cite partout la belle étude BCG-Harvard : 758 consultants, 25,1 % plus rapides sur dix-huit tâches. Séduisant. Une autre étude, portant sur environ 25 000 travailleurs dans 7 000 lieux de travail, ramène à la réalité : le gain de temps moyen se situe entre 2,8 % et 3 %. L’écart entre la promesse et le terrain, c’est précisément là que vit la désillusion. Le Borg Cipher est un cas idéal : une tâche bien bornée, un corpus fermé, un objectif clair. Votre organisation, elle, est pleine de tâches floues et de gens qui ne sont pas des cryptologues à plein temps. Ce qui a marché au Vatican ne se transpose pas d’un claquement de doigts.

L’IA agit ici comme un accélérateur de productivité réel. Elle gère l’échelle, la vitesse et la détection de motifs à des volumes hors de portée de l’humain. Le décodeur reste pourtant l’humain, avec ses objectifs, ses corrections, son jugement. L’outil du Vatican intègre d’ailleurs un apprentissage continu qui s’améliore en absorbant les corrections des experts. La boucle est bouclée : la machine calcule, l’humain valide, la machine réapprend. Posez donc deux questions pour chaque activité que vous confiez à l’IA : les gains attendus sont-ils réalistes, et sont-ils vérifiables ? Mesurez avant, pendant et après. Sans cette discipline, vous achetez du rêve.

L’essentiel

Retenez trois choses :

  • La vitesse de l’IA n’a de valeur que si elle sert un objectif que vous avez, vous, choisi et cadré.
  • La preuve compte plus que la performance : exigez toujours que la machine montre son raisonnement, comme au Vatican.
  • L’invariant reste humain : ce sont vos experts qui donnent le sens, corrigent les erreurs et évitent le contresens historique.

Les chercheurs rêvent déjà d’appliquer ces algorithmes à des écritures dont on ignore même la langue d’origine, comme le disque de Phaistos, vieux de 4 000 ans, ou le Linéaire A, toujours indéchiffrés (Wikipedia). Le mystère recule. À vous de décider si vous regardez la machine avancer, ou si vous prenez la loupe. Innover ou agoniser, c’est vous qui voyez.

Références

Image de Philippe Boulanger

Philippe Boulanger

Philippe Boulanger, conférencier international en innovation et intelligence artificielle, auteur, conseiller, mentor et consultant.

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