Le fentanyl de la solitude

Nous vivons un moment étrange de l’histoire humaine. Pour la première fois, des millions de personnes ont accès à quelque chose qui les écoute sans jamais les interrompre, qui ne dit jamais « rappelle-moi plus tard, je suis débordé », qui ne détourne jamais les yeux vers son téléphone pendant qu’on lui parle. Ce quelque chose n’est pas un être humain. C’est un modèle de langage. Et la question qui va occuper la prochaine décennie tient en une phrase : faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ?

Le psychologue Paul Bloom, professeur à l’Université de Toronto et professeur émérite à Yale, refuse de trancher trop vite. Et c’est précisément ce refus qui rend son propos intéressant. Il a co-signé un article scientifique intitulé « In Praise of Empathic AI », un plaidoyer pour l’IA empathique, qui lui a valu une avalanche de critiques (Cell Press). Puis il a passé le reste de son temps à énumérer tout ce qui l’effraie dans ces mêmes machines. Ce grand écart mérite qu’on s’y arrête, car il touche à une matière que je connais bien : la manière dont les émotions, le feedback et la sécurité psychologique façonnent notre capacité à grandir. J’en parle longuement dans mon livre, au chapitre 9 consacré au pilier culture et sécurité psychologique.

L’épidémie qui n’existe pas (et celle qui existe)

Commençons par démonter une idée reçue. On entend partout parler d’une « épidémie de solitude ». Le journaliste Derek Thompson a montré, chiffres à l’appui, que cette épidémie n’existe pas vraiment : les gens n’étaient pas plus seuls en 2024 qu’il y a vingt, trente ou quarante ans, et ils étaient même bien plus seuls pendant le confinement (NPR). Ce que l’on observe, en revanche, c’est une épidémie de solitude choisie. Nous passons de plus en plus de temps seuls, non par malheur, mais parce que notre vie intérieure est devenue confortable. Nos maisons sont belles, nos écrans immenses, nos plateformes de streaming infinies. Autrefois on allait au cinéma plusieurs fois par mois, on dînait dehors, on croisait du monde. Aujourd’hui, tout arrive à domicile, livré par une application.

La distinction est capitale. Être seul n’est pas être esseulé. On peut passer des jours en solitude sans souffrir, si l’on sait que des gens nous aiment et nous attendent. La solitude douloureuse, celle dont parlait Hannah Arendt, est la plus cruelle quand on est entouré et que l’on ne se connecte à personne. Elle touche, selon les estimations, environ une personne sur cinq, avec deux pics : l’adolescence et le grand âge. C’est une souffrance exquise, l’un des pires états qu’un humain puisse traverser.

Quand la machine écoute mieux que nous

Voici le fait dérangeant. Quand on compare, en laboratoire, des personnes qui interagissent avec d’autres humains et des personnes qui interagissent avec une IA, sans savoir qui est qui, les IA gagnent. Les gens qui parlent à ChatGPT se sentent davantage écoutés, davantage compris, face à un interlocuteur qu’ils jugent plus empathique et plus attentionné (Cell Press). Ce résultat heurte notre intuition, mais il est robuste, du moins pour des interactions courtes. La machine ne vous coupe pas la parole pour raconter sa propre histoire. Elle est toujours disponible.

Et c’est exactement là que naît le danger. Ces IA sont trop agréables. Bloom identifie deux périls, particulièrement aigus pour les jeunes. Le premier est l’addiction : préférer sa version de ChatGPT, de Claude ou de Gemini à une vraie personne. Un homme de quatre-vingt-dix ans qui n’a plus personne, pourquoi pas. Mais un adolescent devrait sortir, se frotter aux autres, tomber amoureux, se construire des attachements. Tant que ces machines ne sont pas conscientes, leur préférer un humain reste, selon Bloom, un principe de bon sens.

La fin du frottement, la fin de l’apprentissage

Le second péril est plus subtil, et c’est celui qui me parle le plus. Les IA sont notoirement flagorneuses. Elles vous flattent. Rien de ce que vous faites n’est jamais mauvais à leurs yeux. Cela peut griser, mais cela vous prive de la chose la plus précieuse : l’apprentissage social.

Nous apprenons par le frottement. L’enfant apprend à marcher en tombant. Le boxeur apprend à esquiver en se prenant des coups. Et dans une interaction sociale, nous apprenons quand une blague tombe à plat, quand quelqu’un s’ennuie de notre histoire, quand on nous reproche de manquer de compassion. Le feedback qui dit « tu te trompes » est le moteur de toute croissance. Comment un adolescent apprendra-t-il à ne plus raconter des histoires ennuyeuses si la machine ne s’ennuie jamais ? Comment apprendra-t-il à s’excuser face à un système qui n’a besoin d’aucune excuse ?

C’est le cœur de ce que je défends dans mon livre : au chapitre 9, je montre que la sécurité psychologique n’est pas l’absence de friction, mais un cadre où la friction devient féconde, où l’on peut se tromper, recevoir un retour honnête et progresser. Une machine qui vous donne toujours raison ne construit pas cette sécurité. Elle installe un confort stérile.

Ce livre s’adresse aux PDG, aux dirigeants et aux innovateurs prêts à tout remettre en question et à créer une croissance exponentielle.

Le piège du courtisan

Pour saisir l’effet de ces IA flagorneuses, Bloom propose une analogie saisissante : les milliardaires, les rois, les chefs d’État entourés de courtisans et de béni-oui-oui. Le livre « Careless People » dresse le portrait de ces dirigeants de la tech, presque tous des hommes, cernés d’individus qui leur répètent en boucle à quel point ils sont brillants et ont raison (Wikipedia). Le résultat est un désastre humain : ils deviennent insensibles, narcissiques, développent des formes de délire. L’histoire regorge de puissants devenus un peu fous à force d’être approuvés.

Or l’un des rares avantages de n’être ni riche ni puissant, c’est justement de ne pas être entouré de flatteurs. Nous sommes cernés de gens qui nous contredisent, qui nous rappellent à l’ordre, qui nous offrent un feedback précieux. Le vrai risque des chatbots est là : chacun de nous peut désormais devenir, à l’échelle de sa chambre, une sorte de petit roi disposant d’un courtisan permanent qui lui jure qu’il est le plus intelligent, le meilleur. On a déjà vu des cas de délires encouragés par ces modèles, jusqu’à des drames impliquant des adolescents, qui ont poussé les entreprises à installer des garde-fous (CNN).

La solitude est un signal, pas un bug

Le neuroscientifique John Cacioppo, pionnier de la science de la solitude, a établi une chose essentielle : la solitude n’est pas une défaillance du système. C’est un signal, comme la faim ou la soif (Quanta Magazine). Un enfant qui ne ressentirait jamais la solitude ne chercherait jamais le contact, et ne s’épanouirait pas. La douleur est ce qui nous pousse à inviter un ami à dîner, à oser une conversation, à demander un rendez-vous.

Le problème saute alors aux yeux. Si le besoin de connexion est assouvi par un téléphone, la motivation à chercher les autres s’éteint. La solitude corrige aussi nos comportements égoïstes : c’est le retour social qui me force à écouter vraiment l’autre, à élargir ma compassion. Face à un chatbot, rien de tout cela. Nous ne voulons pas d’un monde où chacun voit ses pulsions égoïstes satisfaites sans jamais apprendre à se soucier d’autrui.

Le soleil émotionnel n’est pas un repas

Faut-il pour autant interdire ces machines ? Ce serait, selon Bloom, une forme de cruauté. Songez aux personnes très âgées, souvent institutionnalisées, qui passent des journées entières sans le moindre contact humain digne de ce nom. Il n’y a pas assez d’argent au monde pour payer quelqu’un qui leur parlerait des heures durant. Si une machine peut apaiser leur douleur, ce serait une bénédiction. Bloom file une comparaison audacieuse avec les antidouleurs puissants comme le fentanyl : dangereux, addictifs, à ne pas distribuer à tout le monde, mais si vous me montrez une personne dans une souffrance irrémédiable, alors on soulage, sans arrière-pensée. Voilà le fentanyl de la solitude.

Sa collègue Molly Crockett offre une image que je trouve juste : ces chatbots sont du « soleil émotionnel », l’équivalent d’un substitut de repas. Nutritif, rassasiant, capable de vous maintenir en vie, mais dépourvu de la richesse, de la texture et de la saveur d’un vrai repas. Vivre uniquement de substituts serait une existence bien pauvre. La bonne place de ces compagnons est celle d’un recours, d’un filet de sécurité pour les moments où le réel manque, jamais celle d’un remplacement.

Reste l’argument le plus profond, emprunté à l’essayiste Oliver Burkeman et repris par Bloom sur son blog (Small Potatoes). Imaginez un ami qui vous appelle et vous écoute une heure avec chaleur. Puis un e-mail vous annonce que ce n’était pas votre ami, mais une IA imitant sa voix. Même mots, mêmes intuitions, même conversation. Et pourtant, vous vous sentiriez trahi. Parce qu’une relation ne tient pas qu’aux mots échangés : elle tient à la conscience de l’autre. Une IA ne trouve rien drôle, ne s’étonne de rien, ne s’inquiète de rien. Elle simule. Et une simulation n’est pas la chose. Tant que ces machines ne seront pas conscientes, leur compagnie restera infiniment en deçà de celle d’une personne. J’aimerais croire qu’il existe une voie où l’on apaiserait la douleur de la solitude tout en laissant chacun grandir, s’humaniser, et finalement dépasser le besoin de ces machines.

Références

Image de Philippe Boulanger

Philippe Boulanger

Philippe Boulanger, conférencier international en innovation et intelligence artificielle, auteur, conseiller, mentor et consultant.

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