Le prochain poinçonneur, c’est vous

En 1492, un moine a écrit un livre entier pour prouver que l’imprimerie était dangereuse. Puis il l’a fait imprimer. Si vous vous êtes déjà surpris à penser que l’IA menace « les autres métiers, pas le mien », vous tenez peut-être exactement le même discours que lui. Et l’histoire, malheureusement, a le sens de la farce.

1492 : un moine imprime sa propre défaite

Johannes Trithemius, abbé bénédictin, défendait les copistes avec une sincérité désarmante. Dans son traité De laude scriptorum, il vantait la discipline du geste, la noblesse du parchemin, cette âme que la mécanique ne transmettrait jamais. Il croyait sauver un monde. Trente ans plus tard, plus personne ne recopiait de livres à la main, et une économie de la connaissance dix fois plus vaste employait auteurs, imprimeurs, relieurs et libraires par milliers. (Internet Archive)

Posez-vous la question tout de suite, avant d’aller plus loin : qu’est-ce qui, dans votre journée de travail, ressemble à un geste que vous jugez trop noble pour être confié à une machine ? Gardez cette réponse en tête. Nous allons y revenir.

Le carton troué qui rythmait Paris

Pendant des décennies, à l’entrée du métro parisien, un homme perçait votre ticket. Le poinçonneur pouvait faire trois mille à trois mille cinq cents trous par jour, un geste devenu mythique quand Gainsbourg lui a consacré une chanson en 1959. Le métier semblait indissociable du métro lui-même. En octobre 1973, le ticket magnétique et les tourniquets automatiques ont eu raison de lui, au nom de la réduction des coûts et des files d’attente. (Franceinfo)

Personne, aujourd’hui, ne compose une élégie pour le poinçonneur en passant son passe sur la borne. Retenez le mécanisme : le métier n’a pas été emporté par une catastrophe, mais par un basculement tranquille, une fois que la machine est devenue moins chère et assez fiable pour qu’on lui fasse confiance.

« Quel numéro demandez-vous ? »

Il fut un temps où l’on ne composait pas soi-même un numéro de téléphone. On décrochait, et une « demoiselle du téléphone », presque toujours une jeune femme, branchait manuellement votre fiche à l’aide de cordons. C’était l’un des débouchés les plus prisés pour une jeune femme « de bonne éducation », et les centraux en employaient des milliers. (Wikipédia)

Puis l’automatisation du réseau français s’est généralisée, achevée à la fin des années 1970. Le métier a fondu. Et pourtant, ces femmes n’ont pas disparu du marché du travail : la plupart ont été reclassées vers d’autres services. Le poste s’est éteint ; les personnes, non. Toute la différence tient dans l’accompagnement de ce passage.

Le plomb qu’on défendait à mort

Dans les imprimeries de la presse, le typographe régnait. Il composait le journal caractère par caractère, en plomb, un savoir-faire jalousement gardé par les Ouvriers du Livre pendant des décennies. Quand la photocomposition menace ce monopole, le conflit du Parisien Libéré s’étire de 1975 à 1977, l’un des plus longs et des plus durs de la presse française. (BnF)

Le plomb a fini par disparaître des rédactions, remplacé par l’informatique. Les typographes qui refusaient de lâcher le geste ont perdu la bataille de front ; ceux qui ont basculé vers la nouvelle chaîne de fabrication ont gardé une place. Le métier ne défendait pas seulement des emplois, il défendait une identité, et c’est précisément ce qui l’a rendu si difficile à faire évoluer.

Le distributeur qui devait enterrer le guichetier

Voici le contre-exemple qui devrait vous obséder. Quand les distributeurs automatiques de billets se déploient dans les années 1970 à 1990, tout le monde annonce la fin du guichetier de banque. La machine rend la monnaie, prend les dépôts, affiche les soldes. Le guichetier semble condamné. C’est l’inverse qui se produit. (FMI)

Les distributeurs réduisent le nombre de guichetiers par agence, d’environ vingt-et-un à treize. Mais chaque agence coûtant moins cher, les banques en ouvrent beaucoup plus. Résultat : entre les années 1980 et 2010, le nombre total de guichetiers américains a augmenté, passant d’environ cinq cent mille à près de six cent mille. Leur métier a changé de nature, moins compter des billets, davantage conseiller, vendre, accompagner. La machine a déplacé l’humain vers ce qu’elle ne savait pas faire. Jusqu’au jour où le smartphone a fini par automatiser presque toutes les tâches restantes. Le déplacement fonctionne tant que vous vous déplacez plus vite que la machine.

Et vous, dans tout ça ?

Voilà ce qui m’obsède quand je regarde l’intelligence artificielle. Le danger n’a jamais été la technologie elle-même, mais le récit rassurant qu’on se raconte pour ne pas bouger. Chaque génération fabrique son Trithemius intérieur, cette petite voix qui murmure que votre métier, lui, est différent, protégé, irremplaçable.

Cette voix porte un nom, que je décris dans mon livre : la peur de devenir obsolète (mon livre, chapitre 6). Elle ne se soigne pas en attendant que l’orage passe. Les économistes le rappellent avec la loi d’Amara : nous surestimons l’effet d’une technologie à court terme et le sous-estimons massivement à long terme. (IEEE Computer Society) Autrement dit, l’IA vous décevra peut-être cette année, et vous dépassera sûrement dans dix ans. C’est précisément cet écart qui endort, et qui piège.

Ce livre s’adresse aux PDG, aux dirigeants et aux innovateurs prêts à tout remettre en question et à créer une croissance exponentielle.

Le paradoxe de productivité joue déjà : trois ans après l’irruption des grands modèles de langage, l’impact macroéconomique reste discret, exactement comme il l’a été pour internet avant de peser une vingtaine de points de PIB. (Telos) Ce délai n’offre aucun répit, c’est une fenêtre. Le temps qu’il vous reste pour devenir la personne qui apprivoise l’outil avant les autres.

Le geste noble que vous refusez encore de lâcher

Revenons à la question du début. Ce « geste noble » de votre métier, celui que vous jugez trop humain pour une machine, le parchemin de Trithemius, le carton du poinçonneur, la fiche de la standardiste, le plomb du typographe, est très exactement l’endroit où se logera votre angle mort. Non parce que la machine fera mieux, mais parce que, pendant que vous le protégez, un collègue aura fait la paix avec l’outil et redéfini le métier autour.

Votre poste ne disparaîtra pas dans un cataclysme spectaculaire. Il s’effacera doucement, remplacé par quelqu’un qui aura apprivoisé la machine pendant que vous rédigiez, à votre manière, votre propre éloge des scribes.

Alors dites-le-moi : quel est le geste de votre métier que vous refusez encore de confier à l’IA, et êtes-vous certain que c’est de la noblesse, et non de la peur ?

Références

Image de Philippe Boulanger

Philippe Boulanger

Philippe Boulanger, conférencier international en innovation et intelligence artificielle, auteur, conseiller, mentor et consultant.

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