Et si l’utopie n’était pas le revenu universel, mais l’entreprise sans humain ?
D’un côté, certains proposent de taxer l’intelligence artificielle.
Taxer les robots.
Taxer l’automatisation.
Taxer les gains de productivité.
Taxer le capital qui remplace le travail.
Puis redistribuer.
L’idée est élégante, presque rassurante : si les machines travaillent à notre place, elles doivent contribuer à financer notre existence.
Dans cette vision, l’IA devient une nouvelle vache fiscale. Elle produit, elle remplace, elle concentre la richesse, donc elle doit payer.
C’est l’imaginaire de la compensation.
Une partie de la Silicon Valley elle-même, pourtant longtemps fascinée par la dérégulation, semble désormais regarder vers des solutions de redistribution : revenu universel, fonds souverain de l’IA, taxe sur le capital, partage de la richesse produite par les machines. Sam Altman a proposé un “American Equity Fund” financé par une taxe annuelle sur les grandes entreprises et les terrains privés. Bill Gates, de son côté, avait défendu l’idée d’une taxe sur les robots pour ralentir le déplacement du travail humain et financer d’autres emplois sociaux utiles. (Sam Altman, World Economic Forum)
L’autre utopie consiste à dire : puisque l’IA va créer de la richesse, organisons la redistribution avant que la fracture ne devienne explosive.
C’est cohérent.
C’est défendable.
C’est humainement compréhensible.
Mais Javier Milei prend le chemin inverse.
L’Argentine ne veut pas ralentir la machine
Selon Le Figaro, le président argentin veut créer un nouveau statut de société automatisée, sans humain, gérée par l’IA ou des robots. Dans une tribune publiée par le Financial Times, Milei présente l’idée comme une rupture juridique comparable à l’invention de la société à responsabilité limitée : à chaque grande révolution productive, il faut une nouvelle architecture légale. (Le Figaro, Financial Times)
Son raisonnement est simple.
L’IA ne doit pas seulement être utilisée par les entreprises.
Elle doit pouvoir devenir une nouvelle forme d’entreprise.
Une société opérée par des agents IA.
Une société capable de contracter.
Une société capable de produire.
Une société capable de gérer des actifs.
Une société capable d’agir dans un environnement incertain.
Une société dont les bénéficiaires humains seraient identifiés, mais dont l’opération quotidienne pourrait être largement automatisée.
La proposition repose sur trois piliers : peu ou pas de réglementation préalable sur l’IA, création d’une catégorie juridique pour des sociétés non humaines, et environnement fiscal attractif. WIRED évoque aussi la notion de “sociedad anónima autónoma”, destinée à regrouper des entités opérées par des agents IA ou des robots. (WIRED)
Voilà le choc idéologique.
Quand certains veulent taxer l’IA pour réparer le futur, Milei veut libérer l’IA pour attirer le futur.
Deux visions du monde
La première vision dit : l’IA va détruire une partie du travail humain, donc préparons un filet social.
La seconde dit : l’IA va créer une nouvelle forme d’activité économique, donc préparons un terrain de jeu.
La première pense protection.
La seconde pense juridiction.
La première pense redistribution.
La seconde pense attraction.
La première regarde l’IA comme un risque social.
La seconde la regarde comme une infrastructure productive.
Et c’est précisément là que le débat devient passionnant.
Parce que les deux visions contiennent une part d’utopie.
L’utopie du revenu universel suppose que l’on saura taxer efficacement une richesse de plus en plus mobile, logicielle, internationale et optimisée fiscalement.
L’utopie de l’entreprise automatisée suppose que l’on saura créer de la valeur sans faire exploser la responsabilité, la confiance, la sécurité, la concurrence et la cohésion sociale.
L’une veut domestiquer la vague.
L’autre veut surfer avant tout le monde.
Où se cache l’utopie ?
Le revenu universel repose sur une promesse : découpler partiellement revenu et travail.
C’est une idée puissante. Elle répond à une angoisse très réelle : que se passe-t-il quand la machine devient plus rapide, moins chère, plus disponible et parfois plus performante que l’humain ?
La London School of Economics rappelle que le revenu universel revient souvent dans les débats sur l’IA et l’automatisation, notamment pour répondre à l’insécurité de l’emploi, aux inégalités salariales et aux déplacements possibles de travailleurs. (LSE Business Review)
Mais cette utopie a un angle mort : elle part souvent du principe que la valeur sera créée ailleurs, puis redistribuée ensuite.
Autrement dit : la production d’abord, la compensation après.
Milei inverse la proposition : créons d’abord les conditions juridiques et fiscales pour que cette valeur vienne chez nous.
L’Argentine ne se place pas seulement dans le débat moral. Elle se place dans le débat géopolitique.
Qui écrira les règles de l’entreprise autonome ?
Qui attirera les capitaux ?
Qui deviendra le Delaware, Singapour ou Amsterdam de l’IA agentique ?
Qui captera les premières générations de sociétés où le logiciel ne sera plus un outil, mais une structure opérationnelle ?
À ce niveau, l’innovation n’est plus technologique. Elle devient institutionnelle.
L’entreprise sans humain est-elle une provocation ou une anticipation ?
Il est facile de caricaturer le projet argentin.
On peut y voir une folie libertarienne.
On peut y voir une fuite en avant.
On peut y voir une zone grise idéale pour les abus.
On peut y voir un rêve de capitalisme automatisé débarrassé de la friction humaine.
Les critiques existent déjà en Argentine. Le Buenos Aires Herald rapporte des inquiétudes de responsables politiques et d’experts sur les implications d’entreprises non humaines fonctionnant avec peu de régulation et une fiscalité basse. (Buenos Aires Herald)
Ces inquiétudes sont légitimes.
Qui répond si une société automatisée cause un dommage ?
Qui porte la responsabilité si un agent IA signe un contrat absurde ?
Qui est poursuivi si une chaîne de décision algorithmique provoque une perte massive ?
Qui contrôle l’opacité d’un système qui apprend, s’adapte et agit ?
Qui vérifie que les bénéficiaires réels ne se cachent pas derrière des structures automatisées ?
Un statut juridique sans responsabilité claire serait une bombe à retardement.
Mais l’absence de cadre peut aussi devenir une bombe à retardement.
Car ces sociétés automatisées vont exister, avec ou sans statut adapté.
Les agents IA savent déjà rechercher, rédiger, coder, vendre, analyser, négocier, générer des contenus, piloter des workflows, déclencher des paiements, interagir avec des API, produire des documents contractuels. Les dirigeants qui attendent une définition parfaite de l’entreprise automatisée risquent de découvrir trop tard que les usages auront déjà précédé le droit.
C’est souvent ainsi que l’innovation avance.
D’abord l’usage.
Ensuite le scandale.
Puis la réglementation.
Enfin la normalisation.
Milei veut inverser la séquence : créer le cadre avant que les entrepreneurs aillent ailleurs.
L’Europe réglemente, l’Argentine expérimente
Le contraste avec l’Europe est saisissant.
L’Union européenne présente l’AI Act comme le premier cadre juridique complet sur l’IA, avec une approche fondée sur les risques. L’objectif européen est de favoriser une IA digne de confiance, en encadrant notamment les usages jugés inacceptables ou à haut risque. (Commission européenne)
C’est une approche de puissance normative.
L’Europe dit : nous voulons que l’IA soit acceptable.
L’Argentine dit : nous voulons que l’IA vienne s’installer chez nous.
Les deux stratégies peuvent se défendre.
Les deux stratégies peuvent échouer.
Une réglementation trop lourde peut décourager l’expérimentation.
Une dérégulation trop agressive peut créer des risques systémiques.
La différence est dans le pari.
L’Europe parie sur la confiance.
L’Argentine parie sur l’attraction.
Et dans une période de bascule technologique, les paris institutionnels comptent autant que les percées techniques.
L’IA comme innovation de procédé
Dans mon livre, chapitre 14, j’explique que l’IA permet de redéfinir la manière dont on fait les choses, favorisant ainsi l’innovation de procédé.
Ce point est central.
Beaucoup d’entreprises regardent encore l’IA comme un outil de productivité individuelle.
Gagner du temps sur un e-mail.
Résumer une réunion.
Créer une image.
Produire un brouillon.
Automatiser une tâche.
Mais l’enjeu va plus loin.
L’IA transforme les procédés : produire, décider, vendre, recruter, analyser, contractualiser, former, gouverner.
Le projet argentin pousse cette logique jusqu’au bout : si l’IA transforme les procédés, alors elle peut transformer la forme même de l’entreprise.
L’entreprise classique a été pensée pour organiser le travail humain, le capital humain, les responsabilités humaines, les décisions humaines.
Que se passe-t-il quand une partie croissante de ces fonctions devient logicielle ?
On peut répondre par la peur.
On peut répondre par la taxe.
On peut répondre par l’interdiction.
On peut répondre par le droit.
L’Argentine tente une réponse juridique et fiscale.
Taxer le futur ou l’organiser ?
Le débat ne se résume pas à être pour ou contre Milei.
Il oblige à regarder une tension que beaucoup de pays préfèrent contourner.
Taxer l’IA trop tôt peut ralentir des usages encore immatures.
Ne pas la taxer peut concentrer encore davantage la richesse.
Réglementer trop tôt peut figer des technologies que nous comprenons encore mal.
Ne pas réglementer peut déplacer les risques sur les citoyens, les clients et les institutions.
Il n’y a pas de réponse confortable.
Mais il y a une évidence : l’IA ne sera pas seulement un sujet de productivité. Elle devient un sujet de souveraineté.
Les pays ne se demanderont plus seulement : “comment protéger nos citoyens de l’IA ?”
Ils devront aussi se demander : “comment attirer, encadrer et capter la valeur créée par l’IA ?”
Ce second volet est souvent absent du débat public européen.
On parle beaucoup de risques.
On parle beaucoup d’éthique.
On parle beaucoup de protection.
On parle moins de compétitivité juridique.
On parle moins de fiscalité d’attraction.
On parle moins de guerre des juridictions.
Pourtant, les entreprises de demain iront là où le droit leur permet d’exister.
Le pays qui écrira le statut gagnera une bataille
La société anonyme, la responsabilité limitée, les holdings, les stock-options, les fonds d’investissement, les licences logicielles, les plateformes numériques : chaque grande vague économique a eu besoin d’innovations juridiques.
Le droit n’est pas seulement une contrainte.
Le droit peut devenir une infrastructure d’innovation.
C’est probablement le pari le plus intéressant dans l’initiative argentine.
Milei ne dit pas seulement : “venez payer moins d’impôts”.
Il dit : “venez exister juridiquement chez nous avant que les autres comprennent ce que vous êtes”.
C’est redoutablement stratégique.
La question devient alors moins morale qu’opérationnelle : un État peut-il devenir attractif en créant une catégorie juridique pour des entreprises que les autres pays ne savent pas encore nommer ?
L’histoire économique montre que les mots comptent.
Quand une activité reçoit un nom juridique, elle devient finançable, transférable, auditable, taxable, contestable, exploitable.
Sans nom, elle reste une anomalie.
Avec un nom, elle devient un marché.
Et maintenant ?
L’Argentine prend un risque considérable.
Elle peut devenir un laboratoire mondial de l’entreprise autonome.
Elle peut aussi devenir un terrain d’expérimentation incontrôlée.
Mais ceux qui ricanent devraient rester prudents.
L’histoire de l’innovation adore les propositions qui paraissent excessives au départ, puis évidentes dix ans plus tard.
L’entreprise sans humain paraît aujourd’hui absurde.
Le commerce mondial sans boutique physique paraissait absurde.
La monnaie sans banque centrale paraissait absurde.
La voiture sans conducteur paraissait absurde.
Le logiciel qui écrit, code, traduit et raisonne avec nous paraissait absurde.
L’absurde d’aujourd’hui est parfois le standard de demain.
Alors, où est l’utopie ?
Dans l’idée qu’on pourra taxer suffisamment l’IA pour financer une société post-travail ?
Ou dans l’idée qu’un pays peut se réinventer en devenant la juridiction mondiale des entreprises autonomes ?
Je n’ai pas une réponse définitive.
Mais j’ai une conviction : les pays qui se contentent de commenter la vague finiront par acheter les technologies, les standards et les modèles juridiques conçus par ceux qui auront osé expérimenter.
Entre taxer le futur et organiser le futur, il y a peut-être tout un continent de retard.
Références
(Le Figaro) = https://www.lefigaro.fr/conjoncture/en-argentine-le-libertarien-javier-milei-cree-un-nouveau-statut-de-societe-automatisee-sans-humain-20260604
(Financial Times) = https://www.ft.com/content/f93022fe-43f7-437d-abd8-06c457c0a43c
(Buenos Aires Herald) = https://buenosairesherald.com/business/tech/mileis-proposal-to-allow-non-human-corporations-run-by-ai-causes-concern-in-argentina
(WIRED) = https://es.wired.com/articulos/milei-apuesta-por-una-ia-sin-regulacion-para-atraer-inversiones-millonarias-a-argentina
(World Economic Forum) = https://www.weforum.org/stories/2017/02/bill-gates-this-is-why-we-should-tax-robots/
(Sam Altman) = https://moores.samaltman.com/
(LSE Business Review) = https://blogs.lse.ac.uk/businessreview/2025/04/29/universal-basic-income-as-a-new-social-contract-for-the-age-of-ai-1/
(Commission européenne) = https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai
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